Sur le papier, vous vous chauffez avec une énergie qui soutient les forêts françaises.
Entre 1985 et 2024, la surface boisée a gagné +23 % et le volume de bois sur pied +61 %. Plus d’arbres, plus de granulés de bois… tout devrait coller.
Sauf que non. Quand on regarde la structure, le paysage a basculé : les résineux (douglas, épicéas) ont progressé 3,4 fois plus vite que les feuillus (+41 % contre +12 %).
Les monocultures gagnent du terrain, les coupes rases se multiplient dans le Morvan, et du bois rond de qualité construction finit parfois… en bois énergie, voire en granulés.
Dans des ventes récentes en forêt de Tronçais, des chênes âgés de plus de 180 ans, parfaitement aptes à la charpente ou au parquet, ont été orientés vers des usages à durée de vie courte, y compris la papeterie-énergie. Le dilemme est là : brûler ou construire ?
Pendant six mois, j’ai épluché les inventaires forestiers, confronté les chiffres de l’ONF aux relevés de terrain, et passé plusieurs jours dans le Morvan à documenter ce que les plaquettes commerciales ne montrent jamais.
Cette enquête sur le lien granulés bois forêts révèle ce que votre poêle fait vraiment – ou pas – aux forêts françaises, et comment reprendre la main.
À retenir – Granulés de bois et forêts françaises : ce que montre l’enquête
✅ La forêt française progresse… mais change de visage
Depuis 1985, les forêts françaises ont gagné +23 % de surface et +61 % de volume de bois. Mais les résineux (douglas, épicéas) ont progressé 3,4 fois plus vite que les feuillus (+41 % vs +12 %). Résultat : davantage de forêts de production rapides, plus de monocultures, une biodiversité en retrait et des sols plus fragiles.
📈 Coupes rases dans le Morvan : +63 % entre 2015 et 2020
Les coupes rases sont passées d’environ 820 hectares en 2015 à 1 340 hectares en 2020, soit +63 % en 5 ans. Sur le terrain, des forestiers décrivent un basculement d’une sylviculture vers une forme d’agriculture longue rotation pour alimenter scieries, papeteries et bois énergie.
🏛️ Forêts publiques : 1 m³ sur 5 en bois énergie
Dans les forêts gérées par l’ONF, environ 20 % des volumes vendus partent en bois énergie. Une fraction non négligeable alimente directement ou indirectement la filière des granulés de bois. Même en forêt publique, une partie du bois qui pourrait aller en construction finit en combustible.
⚠️ Le paradoxe Tronçais : chênes d’exception, usages courts
En forêt de Tronçais, massif emblématique de chênes de 150–250 ans, plusieurs ventes récentes ont vu des lots aptes à la construction partir vers des usages à durée de vie courte (papeterie, parfois énergie). Brûler un chêne de 200 ans, c’est relâcher en une saison de chauffage un carbone stocké depuis deux siècles, au lieu de le garder encore 80–100 ans dans une charpente ou un parquet.
✅ Cohérent si vos granulés :
- proviennent à ≥ 70 % de coproduits de scierie (sciure, copeaux, délignures)
- sont fabriqués dans un rayon < 200 km de la ressource
- affichent une composition transparente et une provenance vérifiable
❌ Incohérent si vos granulés :
- utilisent du bois rond coupé exprès pour l’énergie (dette carbone de 50 à 200 ans)
- dépendent de monocultures de résineux et de coupes rases répétées
- arrivent d’imports longue distance avec une empreinte transport fortement alourdie
🔍 Ce que vous pouvez faire dès maintenant :
→ Demander la composition détaillée (% de coproduits vs bois rond)
→ Vérifier la provenance réelle (région, rayon d’approvisionnement)
→ Privilégier des fabricants transparents et des granulés issus de coproduits locaux plutôt que d’arbres entiers

Plus de bois, mais quelle qualité ?
Quand on regarde les chiffres bruts, les forêts françaises n’ont jamais été aussi fournies.
D’après l’inventaire forestier, le volume de bois sur pied est passé de 1,8 milliard de m³ en 1985 à 2,9 milliards de m³ en 2024, soit +61 %. La surface forestière a, elle, augmenté de 14,1 à 17,3 millions d’hectares (+23 %).
Vu d’en haut, tout semble sécurisé : plus de forêts, donc plus de ressource pour les granulés de bois.
En réalité, c’est la composition qui a changé, et c’est là que le paradoxe apparaît.
Évolution de la forêt française 1985-2024
| Indicateur | 1985 | 2024 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Volume de bois sur pied | 1,8 milliard m³ | 2,9 milliards m³ | +61 % |
| Surface forestière | 14,1 Mha | 17,3 Mha | +23 % |
| Surface en feuillus | base 100 | 112 | +12 % |
| Surface en résineux | base 100 | 141 | +41 % |
| Part feuillus / résineux | env. 75 % / 25 % | 67 % / 33 % | résineux en hausse |

En quarante ans, les résineux (douglas, épicéas) ont donc gagné du terrain 3,4 fois plus vite que les feuillus.
Pour la filière granulés de bois, l’équation est simple : un douglas pousse en environ 35 ans et se broie facilement, là où un chêne met 150 ans et pose des contraintes de broyage.
Sur le papier, les résineux sont parfaits pour produire des granulés rapidement et à moindre coût.
Mais ce choix a un coût écologique très concret : moins de biodiversité, des sols plus vulnérables, des peuplements plus sensibles aux sécheresses et aux parasites, et un risque accru en cas de tempête dans des massifs uniformes.
À l’inverse, les feuillus de qualité construction peuvent stocker du carbone pendant 80 à 150 ans dans des charpentes, des parquets ou des menuiseries.
C’est le principe de la cascade des usages : d’abord la construction, ensuite seulement l’énergie.
Pourtant, une partie de ces bois finit aujourd’hui directement en combustible.
Sur le terrain, ce basculement vers une véritable culture du bois rapide se voit à l’œil nu.

Investigation : Morvan, octobre 2024
35 hectares rasés en une saison
En octobre 2024, je remonte une petite route forestière près de Saint-Brisson, au cœur du Morvan.
Au bout de la piste, la forêt s’arrête net. Sur 35 hectares, une coupe rase vient d’être réalisée dans un peuplement de douglas planté en 1987.
D’après les documents de gestion que j’ai pu consulter, cela représente environ 4 200 arbres abattus en une seule saison.
Après 37 ans de croissance, le bois est réparti en trois flux principaux : une partie part en scieries pour le bois d’œuvre, une autre alimente l’industrie papetière, le reste est vendu en bois énergie.
Dans ce dernier flux, une fraction alimentera directement ou indirectement la filière des granulés de bois.
Quelques semaines après l’abattage, la parcelle ressemble à un paysage lunaire : souches alignées, ornières profondes, sols mis à nu.
La replantation est prévue pour le printemps 2025, à nouveau en 100 % douglas, sur une rotation d’environ 40 ans.
Une monoculture en remplace donc une autre, sans diversification des essences, ce qui accroît la vulnérabilité de la forêt à long terme.

Témoignage : Jean-Marc, exploitant forestier
Sur place, Jean-Marc, exploitant forestier dans le Morvan depuis 28 ans, résume ce virage.
« Les coupes rases ne sont pas nouvelles, mais la destination du bois a changé. Il y a vingt ans, environ 80 % du volume partait en sciage, le reste en panneaux ou en énergie.
Aujourd’hui, avec l’explosion du bois énergie et des chaufferies bois, beaucoup plus de bois de diamètre moyen finit directement en combustible, y compris pour les granulés.
Les rotations se raccourcissent aussi. On exploite des peuplements à 35 ou 40 ans, là où on attendait 60 à 80 ans avant. On glisse progressivement d’une gestion de type sylviculture à une forme d’agriculture à longue rotation.
C’est rentable économiquement, mais de moins en moins proche de l’idée de forêt au sens écologique. »
Ce témoignage rejoint plusieurs autres recueillis en Bourgogne, tous pointant le même cocktail : demande en bois énergie en hausse, pression accrue sur les peuplements de résineux et arbitrages économiques qui privilégient le débit rapide au temps long.
Les chiffres confirment la tendance
Les données disponibles pour le Morvan montrent une nette hausse des coupes rases depuis le milieu des années 2010.
| Année | Surface de coupes rases estimée | Évolution par rapport à 2015 |
|---|---|---|
| 2015 | environ 820 ha | base 100 |
| 2020 | environ 1 340 ha | +63 % |
Entre 2015 et 2020, la surface concernée par des coupes rases aurait donc augmenté d’environ +63 %.
Les échanges avec les acteurs locaux indiquent que le rythme est resté soutenu après 2020, dans un contexte de montée en puissance de la filière bois énergie et du marché des granulés de bois, mais les chiffres précis pour 2024 devront être confirmés par les prochains inventaires.

Un débat loin d’être tranché
Les ONG environnementales, comme France Nature Environnement Bourgogne, parlent de « zone de sacrifice forestière ».
Elles pointent des sols fragilisés, la perte d’habitats pour les chouettes et les oiseaux forestiers, et une forêt qui devient temporairement source d’émissions plutôt que puits de carbone après de grandes coupes.
Les syndicats de propriétaires forestiers, notamment FRANSYLVA, répondent qu’une coupe rase n’est pas une déforestation : les parcelles sont replantées, les plans de gestion sont validés par l’État et la demande en bois énergie fait partie des débouchés nécessaires pour valoriser la ressource.
Pour l’instant, faute de données longues sur l’effet cumulatif de ces coupes rases sur la résilience des forêts françaises, le débat reste ouvert.
Mais une chose est claire pour le lecteur qui se chauffe aux granulés de bois : une partie de la pression actuelle sur les forêts du Morvan vient bien de la croissance rapide de la demande en bois énergie.

Quand des chênes de 200 ans finissent en énergie
Forêts publiques : 1 arbre sur 5 pour le bois énergie
Dans les forêts publiques gérées par l’ONF, le même dilemme que dans le Morvan se pose, mais à grande échelle.
En 2023, la répartition des volumes vendus est la suivante : environ 52 % de bois d’œuvre (construction, menuiserie), 28 % de bois d’industrie (papier, panneaux) et 20 % de bois énergie.
Concrètement, cela signifie qu’environ 1 m³ sur 5 mis sur le marché par la gestion publique finit en combustible, dont une part alimente directement ou indirectement la filière des granulés de bois.
| Usage du bois vendu par l’ONF | Part estimative |
|---|---|
| Bois d’œuvre | 52 % |
| Bois d’industrie | 28 % |
| Bois énergie | 20 % |

Tronçais, une forêt d’exception sous pression
La forêt de Tronçais, dans l’Allier, est souvent présentée comme un modèle de gestion durable à la française.
On y trouve des chênes sessiles de 150 à 250 ans, destinés à des usages nobles : fûts, charpentes, parquets haut de gamme. Sur le papier, ces arbres incarnent l’archétype du bois d’œuvre de très longue durée de vie.
Pourtant, l’analyse de ventes récentes montre que certains lots de chênes de 180 à 220 ans, parfaitement aptes à la construction, ont été adjugés à des groupes de papeterie-énergie, plutôt qu’à des charpentiers ou des menuisiers.
Du bois capable de stocker du carbone pendant des décennies dans les bâtiments bascule vers des usages à durée de vie courte, parfois jusqu’au bois énergie.

Un chêne de 200 ans : construire ou brûler
Prenons un chêne de 200 ans comme fil conducteur.
- En scénario A, il devient parquet massif ou charpente. Le carbone est fixé pendant environ 200 ans de croissance, puis reste stocké 80 à 100 ans dans le bâtiment. On arrive à un total de l’ordre de 280 à 300 ans de stockage.
- En scénario B, il part en granulés de bois ou en combustible équivalent. Le carbone accumulé en 200 ans est relâché en une saison de chauffage, puis il faudra à nouveau près de deux siècles pour qu’un autre chêne reconstitue ce stock.
À chaque affectation, c’est donc plusieurs dizaines d’années de stockage qui se jouent.

Cascade des usages et angle mort des certifications
Les certifications PEFC et FSC encadrent la gestion des parcelles et des massifs, mais ne priorisent pas encore explicitement les usages en fonction de la durée de vie du bois.
Une écologue de l’INRAE résume le principe de la cascade des usages : d’abord la construction et la rénovation (stockage long et matériaux qui se substituent au béton ou à l’acier), ensuite le recyclage en panneaux, et en dernier seulement l’énergie.
Tant que la filière bois énergie et le marché des granulés de bois restent capables de payer rapidement, sur des volumes importants, avec peu d’exigences sur la qualité, la tentation restera forte pour certains acteurs d’orienter trop de bois potentiellement constructif vers la combustion plutôt que vers l’usage long.

Granulés de bois et forêts françaises : à vous de reprendre la main
Granulés de bois et forêts françaises : reprendre la main
Sur le papier, tout va bien : la forêt française gagne du terrain depuis quarante ans.
Mais six mois d’enquête terrain révèlent une autre réalité : des monocultures qui remplacent la diversité, des coupes rases qui s’accélèrent, et du bois de construction qui finit en combustible.
À Saint-Brisson, les 35 hectares rasés que j’ai parcourus racontent le passage d’une logique de sylviculture à une sorte d’agriculture à longue rotation pour alimenter scieries, papeteries et granulés de bois.
À Tronçais, des chênes de 200 ans, aptes à devenir charpentes pour un siècle, partent en papeterie-énergie et brûlent en une saison.
Les forêts françaises paieront pendant des décennies les choix faits aujourd’hui. Mais vous, vous pouvez agir maintenant.
Pour vous qui vous chauffez aux granulés de bois, la vraie question est simple : votre poêle s’appuie-t-il sur des coproduits locaux bien tracés, ou contribue-t-il à cette pression sur les forêts françaises ?

Aller plus loin
→ Prix des granulés de bois 2025
Et vous, connaissez-vous l’origine exacte de vos granulés ? Partagez votre expérience en commentaire, elle aidera les prochains lecteurs.
Sources
- Forêts : le Conseil d’État rejette la limitation des coupes rases (Banque de Territoires)
- Le sapin de Douglas dans les forêts françaises, entre succès et controverse (Muséum national d’Histoire naturelle)
- Dans le Morvan, la bataille contre la monoculture de pins Douglas s’organise (Le Monde)
- Forêts : les retombées des coupes rases sur l’environnement (INRAE – Polytechnique)
- Impacts environnementaux et enjeux technico-économiques et sociétaux associés à la mobilisation de biomasse agricole et forestière pour la production d’énergie en France à l’horizon 2050 (INRAE – Ecologie.gouv)
- Les ventes de bois des forêts publiques en 2023 (Revue forestière française, Agro ParisTech)
- Les comptes de la forêt française de 2007 à 2022 (SDES)
- Le marché du bois en France (Comité des Forêts et de l’Industrie Forestière – CEE-ONU)
- Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan
- Avec ironie, des associations de défense des forêts du Morvan décernent le prix de la pire coupe rase (France Bleu)

Pierre Chatelot est rédacteur en chef de ConstructionDurable.net, média dédié à la construction écologique et à l’habitat bas carbone. Diplômé en Aménagement du Territoire (Paris 1 Sorbonne), il a travaillé plus de 10 ans dans l’immobilier et le logement social, notamment comme directeur du développement d’un promoteur (150 logements livrés).
Spécialiste des matériaux biosourcés, de l’habitat léger et des énergies renouvelables, il a publié plus de 100 articles, lus par 50 000 lecteurs.